Le lien étroit et préoccupant entre le déclin des éléphants de forêt d’Afrique et la raréfaction de l’ébène, essence précieuse incontournable en lutherie haut de gamme, a poussé un fabricant américain de guitares à s’impliquer dans un programme de préservation au Cameroun.
« Investir dans l’inévitable ». Cette philosophie guide l’engagement de Bob Taylor, fondateur de Taylor Guitars, l’un des fabricants de guitares acoustiques les plus renommés au monde, jusque dans les forêts camerounaises, à des milliers de kilomètres de son siège d’El Cajon, en Californie.
L’objectif consiste à anticiper, via le financement d’un programme de replantation porté par les Baka — peuple autochtone chasseur-cueilleur présent dans les forêts tropicales du bassin du Congo, notamment au sud-est du Cameroun — la disparition annoncée de l’ébénier, dont le bois est essentiel à la fabrication d’instruments.
« Je n’aime pas utiliser le mot durable à tort et à travers, mais on peut dire que ce n’est pas durable : nous allons manquer. Donc nous devons faire quelque chose », confie Taylor à CNN. Sa conviction s’appuie sur une étude mettant en évidence un lien direct et préoccupant entre le déclin des éléphants de forêt d’Afrique et la raréfaction de l’ébène.
Selon des chercheurs de l’Institut Congo de l’UCLA, sans les éléphants, l’ébénier est condamné à se reproduire dans un périmètre restreint. De quoi affaiblir progressivement la population forestière.
Un lien insoupçonné et ô combien crucial
L’étude qui repose sur une méthodologie innovante combinant caméras-pièges et analyses de fèces, a documenté avec précision le rôle central joué par les éléphants dans la régénération des ébéniers.
Ces pachydermes consomment les fruits de l’arbre, puis transportent les graines dans leur système digestif sur des distances pouvant atteindre plusieurs kilomètres avant de les excréter dans des zones forestières éloignées.
Ce mécanisme naturel de dispersion élargit considérablement l’aire de reproduction de l’espèce végétale, réduit les risques de consanguinité entre les arbres, et offre aux graines une protection inattendue. Encapsulées dans les fèces, elles échappent à la prédation des rongeurs.
« Au début, nous pensions que les graines d’ébène pouvaient probablement être dispersées par toutes sortes d’animaux. Nous nous attendions à une régénération naturelle… Mais si l’éléphant disparaît, nous devons nous attendre à une perte, à une extinction de l’espèce d’ébène », explique Eric Onguene, assistant de recherche Congo Basin Institute (CBI), à CNN.
Une espèce clé au bord du gouffre
Le constat est d’autant plus préoccupant que l’éléphant de forêt d’Afrique figure parmi les espèces les plus menacées de la planète. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ses populations ont chuté de près de 80 % en l’espace de trois décennies.
En cause, la destruction massive de son habitat naturel sous l’effet de la déforestation et de l’agriculture extensive, et le commerce illégal de l’ivoire, qui a décimé des troupeaux entiers à travers l’Afrique centrale et occidentale.
L’espèce, classée en danger critique d’extinction, peine à se reconstituer en raison de son faible taux de reproduction, une femelle ne mettant bas qu’une fois tous les cinq à six ans environ.
Pour encourager les Baka à planter des essences à croissance lente — un ébénier pouvant mettre jusqu’à un siècle à atteindre sa maturité — le programme intègre également des arbres fruitiers, comme le manguier ou l’avocatier, qui produisent rapidement des revenus. Les communautés locales restent propriétaires des plantations. Résultat : 50 000 ébéniers et 34 000 arbres fruitiers ont été plantés en une décennie.

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